Les six pratiques du Bodhisattva – la concentration ou l’absorption méditative

La pratique du Bodhisattva dont il va être question maintenant est la pratique de la méditation, de l’absorption méditative qui est le plus souvent traduit par concentration.

A propos de la concentration Kodo Sawaki disait : « Zenjo, la concentration de zazen, la concentration dans la vie quotidienne, c’est vivre conformément au Dharma, sans le contredire par ses actes. C’est trouver et réaliser la vérité de notre vie, ne pas laisser s’installer de séparation, de distance entre zazen et toutes nos actions de la vie quotidienne. »

Un des aspects auquel nous invite cette pratique est de rassembler tout ce que nous sommes, chaque action de notre vie dans l’actuel présent, l’ici et maintenant. Être accordé au mouvement de ce qui est, demande une extraordinaire acuité de l’esprit et un cœur ouvert, souple. C’est-à-dire une capacité intérieure de ne pas résister, de ne pas interpréter mais d’être avec ce qui est tel que c’est. C’est ce que nous pouvons cultiver et réaliser dans cette pratique.

Je voudrais aussi préciser que l’expression que j’emploie « ce qui est » ne sous-tend pas un temps figé mais exprime l’actuel présent sans cesse en mouvement.

La concentration dont je vais parler dans cet article n’est pas la concentration qui consiste à se focaliser sur un point en particulier. C’est pour cela que pour évoquer la pratique de la concentration souvent je préfère parler de présence, de pleine conscience, de pleine attention ou d’absorption qui appellent à être dans une écoute globale et que j’utiliserai dans cet article.

Car si nous nous concentrons uniquement sur un point focal, notre champ de vision et de conscience se resserre c’est-à-dire que notre manière d’appréhender, de voir la réalité se réduit aussi. Ce qui fait que nous finissons par voir la réalité partiellement ou plus exactement à renforcer la vision conditionnée.

Tissée avec la trame de notre histoire, de nos désirs, de nos aversions, de nos croyances, de nos préjugés nous voyons ce qui est au travers de ce voile, le jugeant et l’interprétant. Et nous nous écartons ainsi de l’essence.

Se « concentrer sur » est une position qui amène au final à une cristallisation. Pour beaucoup d’entre nous le terme de concentration est interprété comme un rassemblement sur quelque chose, sur un point focal, alors que dans le sens de la méditation c’est plutôt un « ancrage ouvert » dans la réalité présente. C’est ce que nous pouvons expérimenter et cultiver dans la pratique de la méditation assise, tout en étant présent(e) dans les différents aspects de la posture, être attenti(ve)f  aux différents phénomènes qui se produisent en soi-même et autour de soi sans s’y fixer.

L’expression et l’action de « se concentrer sur » peut induire aussi une séparation et la concentration, toujours dans le sens de la voie spirituelle du zen, est plutôt ce qui « réunit » et ce qui inscrit, entre autre, dans la réalité vaste de l’instant présent.

L’écueil aussi de se « concentrer sur » est que cette concentration tourne autour d’un centre et ce centre est souvent l’égo qui, quand il est centré sur l’objet de sa concentration va exclure, combattre ce qui vient « le » déranger. La cible est alors manquée.

Le cheminement est plutôt de ne rien exclure, de se libérer de la dualité dans laquelle nous sommes enfermés pour que se révèle la dimension transcendante de l’être. Ejo, la nommait « lumière spirituelle », parfois j’emploie le terme de « lumière silencieuse » mais fondamentalement cette dimension est insaisissable, indicible. Cette lumière ne peut que se réaliser et l’absorption méditative offre les conditions les plus favorables pour qu’elle nous illumine.

Cette pratique du Bodhisattva comprend deux aspects, la culture de l’absorption dans la méditation assise et « l’œuvre » de présence dans les différentes actions de la vie quotidienne. Une présence, non seulement à ses gestes, à ses attitudes, mais aussi à ce que nous ressentons, nous percevons au contact des différentes circonstances qui jalonnent notre vie.

Ces deux aspects interagissent, ils sont comme les deux côtés d’une même main. La pleine conscience au corps, à la respiration et aux différents états d’esprit qui s’élèvent pendant la méditation assise, se retrouve aussi dans la moindre action dans laquelle nous sommes engagés dans notre vie. Ainsi, l’enseignement de cette pratique du Bodhisattva invite à ce qu’il n’y ait aucune rupture entre la pratique de l’absorption méditative et notre manière d’être dans la vie au quotidien.

Une présence dans laquelle nous gardons aussi à l’esprit que ces phénomènes que nous rencontrons dans notre vie, qu’ils soient des sensations reliées à nos gestes ou des ressentis reliés aux circonstances, sont impermanents, vides d’existence propre. Qu’ils sont vacuité.

Cette culture de la présence permet de ne pas se disperser, de ne pas laisser « notre » énergie être happée par les différentes sollicitations du monde extérieur et par les différents phénomènes provenant du monde intérieur.

Elle permet ainsi de vivre en étant de plus en plus accordé au mouvement, à la non-fixité de la réalité vivante de l’instant présent.

Dans la pleine présence réside une intention de ne rien retenir, de ne rien s’approprier ainsi l’esprit retrouve sa condition originelle d’être vaste, d’être libre. Pendant la méditation assise cultivant la pleine présence, il advient une conscience qui est comme un pur miroir où les différents phénomènes se reflètent, ne laissant aucune trace (comme un miroir qui est traversé par différentes images). Elle est traversée par différents phénomènes sans en être affectée.

La grande majorité d’entre nous vit au travers de l’esprit réactif (conditionné) d’où se manifeste ce réflexe conditionné de s’identifier aux pensées, aux images, aux sensations, aux émotions et cela de manière quasi mécanique. Quand nous sommes essentiellement dirigés par cet esprit, face aux événements, aux circonstances nous réagissons à partir des expériences passées en y adhérant ou en nous y opposant nous éloignant ainsi de ce qui est.

Par la pratique de la présence se crée une distance avec cet esprit qui laisse un espace dans lequel peut advenir l’esprit créatif ; l’esprit qui n’est pas coloré par les expériences passées et par lequel nous pouvons donner une réponse ajustée à la circonstance actuelle. Il permet aussi de réaliser que ces phénomènes ne sont pas la totalité, qu’il ne forme pas une identité fixe, permanente.

En continuant la pratique régulièrement, cette conscience s’établit dans le quotidien de notre existence. Les différents phénomènes qui la constitue sont de plus en plus appréhendés comme des reflets dans le miroir, c’est-à-dire que nous sommes de moins en moins identifiés à eux.

Même si cela peut paraître paradoxal, c’est à ce moment-là que nous vivons chaque instant de notre vie intensément mais quelque chose a radicalement changé, il n’y a plus « personne » pour s’approprier ce qui est vécu, nous y sommes moins attachés et donc plus libres.

Ce changement de position face aux expériences, aux circonstances qui jalonnent notre vie révèle la joie, le bonheur, la tranquillité, une absence de peur qui ne dépendent d’aucune condition.

2018-01-21T09:48:25+00:00